| BDnews.net : A l'origine de la Nouvelle Manga Digitale, il y a la lecture de l'Epinard de Yukiko de Frédéric Boilet. Pourquoi dis-tu que cet album t'a "réconcilié en un sens avec la Bande Dessinée" ? Fred Boot : J'étais un grand consommateur, je choisis ce mot volontairement, de bande dessinée lorsque j'étais enfant et ado. Je dessinais beaucoup. Une courte rencontre avec Moebius m'a appris que pour faire vivre tout ça il fallait du "vécu", et pas seulement de la technique picturale. J'ai donc décidé de rejoindre l'Ecole Supérieure d'Art et de Design d'Amiens pour découvrir un maximum de choses. Je me suis alors détaché de la BD en découvrant le graphisme, la typographie, le design, la photographie et finalement le multimedia. Mais la vraie raison, c'est que j'étais lassé de voir tout le temps la même chose en BD. Cette culture du design et de l'art ainsi que différentes expériences personnelles m'ont permis de découvrir et d'apprécier des auteurs comme Frédéric Boilet. Bref, ça m'a réconcilié avec la Bande Dessinée, j'ai découvert des travaux d'auteurs qui me touchent beaucoups. Enfin, il suffit de lire l'Epinard de Yukiko pour comprendre qu'il s'agit d'une BD qui casse beaucoup de conventions sous un apparent classicisme. BDnews.net : Pourrais-tu expliquer ce que tu essaies de faire avec tes créations numériques basées sur la Nouvelle Manga ? Fred Boot : De la poésie. Mais aussi offrir une alternative possible à la BD en matière de numérique. Beaucoup d'auteurs mériteraient autre chose qu'une simple adaptation de leurs oeuvres en jeu vidéo par exemple. L'utopie serait de retrouver l'esprit d'un certain age d'or où la BD déroutait, partait dans tous les sens à toute berzingue. Des univers oniriques comme ceux du dessinateur Fred ou le Garage Hermétique de Moebius auraient donné certainement des choses très intéressantes s'ils avaient été créés en multimedia à notre époque. Des oeuvres comme celles de Fabrice Neaud donneraient des résultats trés touchants. C'est l'esprit de certaines approches de la BD qu'il faudrait savoir retrouver en numérique, en pas seulement les phylactères, les cadrages et les applats de couleurs. BDnews.net : Comment abordes-tu le processus de création lorsque tu te lances dans une nouvelle animation numérique ? (choix du sujet, démarche, but, etc.) Fred Boot : Mon approche est fortement influencée par la démarche de Jean-Louis Frechin, le seul designer français, à ma connaissance, qui ait parfaitement compris les particularités et les enjeux des nouvelles technologies et de la société de l'information. Une personnalité à part. Nous partageons de nombreuses convictions. L'une d'entre elles nous intéresse plus particulièrement ici: je pense que l'expérience est le meilleur véhicule de l'émotion. Faire faire pour faire comprendre. Le choix du sujet est important. Mais que ce soit pour un site de designers reconnus ou la Nouvelle Manga Digitale, je procède de la même manière. D'abord, je ne saborde pas le contenu par des effets gratuits, ce qui est une démarche rare sur le web actuellement. J'évite les effets de mode comme la peste, par contre les connotations à des courants graphiques ou artistiques plus anciens ou plus traditionnels ne me dérangent pas. Je vénère plus Jan Tschichold ou Tadeusz Piechura que David Carson ou les Designers Republik. Pour mes recherches, je fais des "brouillons d'écran", généralement plusieurs petits modules programmés qui vont me donner une tonalité, une ambiance générale. J'essaie toujours d'utiliser le moins d'éléments possibles pour générer littéralement la forme, le graphisme et finalement l'émotion par programmation. Ensuite, il serait fastidieux de tout décrire. C'est très technique, on s'en fout ! Un fait est certain : j'ai souvent utilisé les travaux d'auteurs et de designers comme matière première à mes modules numériques. Je me suis juré de faire dans les mois à venir un projet multimedia de A à Z, que je revendiquerai en tant qu'auteur. Ca m'obligera peut-être à ressortir mes crayons... Interview réalisée en septembre 2002 |