Le monde trop sympa des blog-bédés
By Fred Boot, Thursday 6 December 2007 - 09:15 :: Reviews :: #54 :: rss
Les blogs-bédés, c'est génial, tout le monde s'y met. Tenez, même Angoulême a décidé d'y décerner un prix cette année. Evidemment, cette "consécration" n'est pas encore très claire: le prix sera attribué à un auteur de bd sur blog dont on jugera la capacité à réaliser une bd sur papier. De fait, la bd qui sera issue de ce concours n'aura peut-être aucun lien direct avec le contenu du blog. C'est amusant: non seulement la spécificité du blog comme outil est niée (puisqu'on ne l'examine que sous une grille de lecture propre à l'édition "traditionnelle") mais en plus il est impossible de savoir ce qui sera jugé concernant le fond. (Le fond ? Quel fond ?)
Bon, évidemment cette vaste fumisterie fait partie de l'engouement général du moment. Cet engouement repose sur ce principe: un blog permet une édition rapide et efficace, et peut facilement s'intégrer dans un réseau d'autres blogs (l'équivalent d'une distribution). Un terrain fertile qui répond à l'envie d'être un auteur, d'être édité, d'être entendu, d'être aimé dans la plus belle des démagogies niaises qu'il nous ait été donnée de voir depuis pas mal d'années. Démagogie relayée par ces grandes prouesses humanistes que sont les social networks tel que MySpace. Tout le monde il est beau, tout le monde il est artiste.
Vouloir devenir auteur en moins de temps qu'il n'en faut pour avaler un burger est lié à l'envie d'être publié coûte que coûte. Cette envie répond souvent à un besoin de se sentir écouté, lu, aimé. Le blog-bédé s'accompagne souvent d'une régression infantile avec son lot de petits noms mignons et de smileys trop sympas. Kikou les louvetaux, mâter moi ce furoncle, LOL ! Etant donné que l'outil touche en priorité les ados mais aussi un nombre conséquent de jeunes adultes, on assiste à une valse de quasi trentenaires racontant un petit quotidien qui a pour spécificité de LEUR ÊTRE ARRIVÉ À EUX. Et comprenez bien que si le trait ne suit pas, c'est parce qu'il doit garder la spontanéïté et la fraîcheur de l'instant. Trait d'ailleurs dont on pourrait se passer la plupart du temps. Par exemple, une nouvelle aussi terrible que "Fripounette ma chatte a disparu" mérite-t-elle en plus qu'on l'affuble du visage rondouillard de son propriétaire et d'un phylactere ? Non, le choc de l'annonce est déjà assez terrible comme ça, ménageons le peuple français qui en ces temps d'incertitude ne sait plus où donner du clic.
Le blog-bédé comme catalyseur d'amour est à double sens: d'abord du côté de l'auteur soudainement révélé à lui-même qui souhaite des commentaires sur la taille de ses slips ou sa dernière visite dominicale chez tatie Jacqueline, mais aussi du côté du lectorat dont l'ambition est de devenir un copain. Devenir le copain de l'artiste, lui taper sur l'épaule façon "Hé ma couille, tu me fais trop marrer", le traîter en égal et se permettre de le pousser au cul s'il ne répond pas aux attentes de ceux qui l'aiment. Ca c'est bat ! J'aimerais faire ça avec Charlier, Goscinny ou Morris mais ces nazes font la sourde oreille. Evidemment, devenir copain sous-entend qu'il ne faut pas s'prendre la tête. On est rarement copain avec un type trop cérébral, un cyclothymique ou un psychotique. Faut être cool et drôle. Total respect. Le réseau social s'agrémente parfois d'histoires de cul entre bloggueurs, mais c'est avant tout les événements poussifs du quotidien qui fédèrent tout ce petit monde.
D'un côté des gens qui n'ont rien à raconter et qui le racontent mal (en plus), de l'autre des gens pourtant saturés de bédés mais qui en redemandent (et gratuites si possible). Dans cette frénésie où les commentaires font offices d'audimat, où l'auteur sert sa soupe alors qu'aucune contrainte commerciale ou politique ne lui impose de faire de la merde, j'ai tout de même parfois du mal à trépigner de joie, à me dire que voilà une jolie alternative et que l'avenir de la bédé est radieux, allélouia oh yeah.
Je laisse cela à d'autres qui sauront certainement mieux tirer leurs épingles du jeux que moi.
PS: je m'attache peut-être trop à parler des blog-bédés racontant le quotidien d'adulescents en mal d'amour, mais n'oublions pas la véritable anthologie du comics strip pourri qui est en train de prendre forme sur la toile.
Liens:
JIF, depuis quelques années, est en passe de devenir un des acteurs les plus importants de l'édition en ligne de bédés francophones. Il est notamment le créateur d'ABDEL-INN, un annuaire qui vous donnera un aperçu assez juste de la création de bédés sur le web. À lire aussi son blog ainsi que le site Webcomics.fr, plateforme d'édition facile d'accès qui, si elle trouve une base économique viable, pourrait faire beaucoup parler d'elle dans l'avenir.






Comments
1. Saturday 26 January 2008 à 11:20, by JiF
2. Saturday 26 January 2008 à 11:50, by Fred Boot
3. Monday 28 January 2008 à 20:10, by JiF
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